mercredi 19 juillet 2017

"Master et Tatyana" au Ciné Lumière présenté par Giedrė Žickytė, la réalisatrice. Mercredi 14 juin 2017

Master et Tatyana de Giedrė Žickytė
Affiche du film Master et Tatyana de Giedrė Žickytė
Résumé: Master et Tatyana est un documentaire sur la vie du photographe lithuanien (soviétique à l'époque) Vitas Luckus (1943-1987).
Il est centré sur son rapport amoureux avec sa femme Tatyana qui s'est exilée aux Etats-Unis avec l'ensemble de ses archives dans les années 1990.
@Vitas Luckus

Très célèbre à l'époque soviétique, il l'est redevenu dans la Lithuanie d'aujourd'hui après avoir été un peu oublié. Il est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands photographes de l'URSS d'après 1945.

Le film est présenté dans le cadre d'un festival balte et l'événement est organisé en collaboration avec les services culturels lithuaniens. On entend donc parler russe et lithuanien dans la salle. Les personnes à côté de moi sont pour la première fois au Ciné Lumière. On croit trop souvent qu'il ne passe que des films français. En fait, il faut qu'il y ait au moins un producteur français, ce qui donne d'infinies possibilités

L’organisatrice lithuanienne remercie son Ambassade pour l’organisation du Festival, l’Institut pour les recevoir et la réalisatrice pour sa venue. Elle évoque ses autres films, puis parle de Master et Tatyana en disant qu’il s’agit d’un film d’amour sur un artiste extraordinaire… L'entretien a lieu en anglais que la réalisatrice parle excellemment. 

Q. : Comment avez-vous rencontré cet artiste ? 

R. : J’avais 19 ans quand je l’ai découvert par le biais de mon tuteur à l’Université qui m’a fait rencontrer un journaliste néerlandais. Personne de ma génération ne le connaissait en Lithuanie. En 20 ans il était tombé dans un oubli complet même s’il était très connu à l’époque soviétique. C’est ce journaliste qui m’en a parlé. Quelques années plus tard, j’ai retrouvé cette interview et des photos et j’ai réalisé qu’il me fallait creuser le sujet. 
J’ai donc écrit une longue lettre à Tanya et j’ai attendu deux mois. C’était en 2008. Je lui expliquais que cela faisait dix ans que je connaissais Luckus, mais qu’elle seule pouvait m’aider à mieux le comprendre. Je lui disais aussi comment j’étais touchée par sa vie. 
Elle m’a finalement répondu une seule phrase, celle-ci : « Oui, je vais vous ramener à la vie et à l’ époque de Vitas. »
@Vitas Luckus
 Q. : Comment avez-vous commencé le film. Est-ce que cela a été compliqué ? 

R. : Oui, cela a été compliqué, frustrant mais aussi passionnant et "uplifting". Le film était vivant, alors que lui ne l’était plus depuis longtemps. Je n’avais que ses photos ou presque, juste quelques secondes d’images animées que l’on voit à la fin du documentaire. C’est aussi pour cela que j’ai choisi Tanya comme mon sujet principal pour raconter la vie de Luckus. Et j’ai entendu tant d’histoires différentes, tant de rumeurs, chacun me racontait sa version. La seule qui pouvait vraiment m’en parler c’était Tanya. Le fichier de police sur le meurtre n’existe plus. Et je voulais aussi garder le mystère sur cette affaire. La famille de l’homme que Vitas a tué est vivante. Je ne voulais pas mettre cela à jour. 

Q. : Il y a peu d’endroits où vous mentionnez les dates. Vous donnez l’impression d’un monde intime, comme si le temps et les dates n’existaient pas, que vous vouliez juste les laisser tous les deux face à face. 

R. : Les images vous montrent qu’il y a des dates et que ce n’est pas une histoire contemporaine. Mais peut-être aussi que j’essayais de recréer leur monde, à part du mien. 

Q. Il y a-t-il eu des moments très durs ? 

R. La question ne se pose pas en ces termes. Faire un film implique tellement de monde qu’il faut le finir coûte que coûte. Le plus dur a été de respecter la « dead line » imposée par les producteurs. 

Q. Vous avez fait beaucoup de choses dans le film ? Est-ce un choix ou des raisons financières ? 

R. C’est une question de budget, des raisons financières, mais j’ai appris beaucoup du monteur.

Les questions sont maintenant posées par la salle. 

Q. d’un homme âgé : Combien de temps il y a-t-il eu entre les deux morts [celle du policier tué par Luckus et le suicide de Luckus] ? Quand cela a eut lieu ? Quelles sont ces dates ?

R. : Luckus s’est suicidé la nuit même de son meurtre. Il est né en 1943 et mort en 1987, quelques années avant l’indépendance de la Lithuanie. C’est écrit dans le film [Effectivement, cette personne avait du s’assoupir. Même si le film ne semble pas respecter réellement une chronologie linéaire, il suit malgré tout le parcours de Luckus durant sa vie avec Tatyana]. 

Q. : Merci pour ce film. C’était remarquable. J’ai déjà rencontré Sutkus [le président de l’Union des photographes de Lithuanie à l’époque]. Je crois qu’il était jaloux de Luckus. Comment expliquez-vous cette vitalité de la photographie en Lituanie ? 

R. Je crois que c’est grâce à Sutkos. Il crée en 1961 la première Union des photographes de l’URSS. L’Union  suscitait, organisait des expositions, des projets. Elle donnait du travail aux photographes. C’était effectivement un milieu compétitif. La plupart des photographes évoquaient des gens simples, sur place, alors que Luckus voyageait beaucoup. Sutkos était à la fois un ami et un compétiteur de Luckus. Leurs relations étaient complexes. Je le respecte d’être dans le film. Certains le blâment pour le destin de Vitas. Il est coupable et non coupable. Il leur donnait du travail. Comme il était très productif et que c’était contingencé, Vitas envoyait sa femme, sa mère, ses amis, ses voisins signer des contrats qu’il honorait. On ne pouvait pas gagner plus qu’un certain montant d’argent à l’époque. Mais Vitas savait trouver un langage commun avec n’importe qui, un dignitaire du parti comme avec des gens simples. 

Un jour un dignitaire du Parti l’a invité dans sa datcha en lui demandant de venir avec son lion pour amuser ses enfants. Vitas y est allé. La viande était très chère et difficile à obtenir à l’époque. Et bien cet homme lui a donné des tickets de vétérans de la Seconde Guerre mondiale pour son lion ! Rires. 

Q. d’un homme : Il y a un travail extraordinaire sur la musique et le son. La musique est très construite au départ et elle devient très légère à la fin. Pourquoi ? 

R. : Je pense que je voulais donner un sentiment d’espoir. Un sentiment de vie. L’idée que son oeuvre est plus forte que la mort. Pour cela le son est important, fondamental même. Pour le vent, par exemple, j’ai trouvé un vieux documentaire sur le vent du désert dans les archives qui sonnait mieux qu’un enregistrement actuel. 
J’avais en tête des références musicales que j’ai proposées au compositeur. Ainsi j’avais Pink Floyd en tête. Je lui ai demandé de prendre cette musique et d’en faire quelque chose de mieux encore. Il a vu le film et a été inspiré. le motif pour l’amour vient d’un compositeur finnois qui vient du théâtre. On a tout construit autour de ce motif. 

Q. : Que sont devenues les photos de Luckus. Il y a-t-il eu d’autres expositions que celle de Vilnius. 
@Vitas Luckus
@Vitas Luckus
R. : Elle devrait venir à Londres d’ici quelques années, 2018 ou 2019. Son album de photos est sorti et a obtenu un prix. La tragédie s’est atténuée avec les années et son oeuvre peut renaître. 
Faire un film pour un film je n’aurais jamais pu.

Elle reparle de Tatyana et de l’amitié qui les lie en disant "c’est un être qui m’est cher, très cher, comme une chérie… Cela nous a beaucoup aidé pour ce long voyage." 

Les gens partent lentement de la salle et continuent de poser des questions à la réalisatrice à la sortie. Il y a aussi des amis à elle qui sont là pour la féliciter. 


Bande annonce du film (sous-titres en anglais).