jeudi 20 juillet 2017

Bruno Dumont invité par le Ciné Lumière de l'Institut Français du Royaume-Uni pour Ma Loute (Slack Bay en anglais) le 16 juin 2017.

Bruno Dumont pour Ma Loute (Slack Bay en anglais) le 16 juin 2017. 



Le film est distribué par Mubi, un petit distributeur avec lequel le Ciné Lumière aime beaucoup travailler. 

Le Q&A est modéré par Kieron Corless, critique à Sight and sound, la revue du BFI (la cinémathèque britannique). 

Résumé : Sur fond d’une enquête policière de l’inspecteur Machin et de son adjoint Malfoy, liée à de mystérieuses disparitions, une histoire d’amour mêle une famille de pêcheurs de la baie de la Slack, les Brufort ("Ma Loute"), et celle d’outranciers bourgeois lillois, les Van Peteghem (Raph). 

Je n’assiste pas à la projection du film que j’avais déjà vu à Paris, donc je ne sais pas comment a été introduit le film. 

La salle était pleine, mais 1/3 des personnes présentes partent, notamment un monsieur avec un tout petit garçon qui avait pris les billets sans préciser qu’il amenait un enfant de 4-5 ans ! Pour tout dire, en Angleterre, le film est interdit au moins de 15 ans. Je me demande pourquoi il n’ont pas quitté la salle avant. 

Bruno Dumont parle posément mais longuement en français (il ne parle pas ou presque pas anglais) avec des phrases réfléchies et élaborées. On sent qu’il a été prof de philosophie dans une autre vie. Il est donc possible que même avec l’aide de la traduction (excellente ??? comme d’habitude), j’ai tronqué et déformé un peu ce qu’il a dit, en dépit de mes notes (reprises un mois après). 

KS : La texture du film est magnifique. Vous êtes passé au numérique récemment. Comment et pourquoi ? 

BD : Je ne suis pas nostalgique du 35 mm. J’ai beaucoup de plaisir avec le numérique. Je pense qu’il y a un art du numérique. Pour la couleur notamment. On a passé beaucoup de temps à régler la caméra à différents niveaux. Il fallait un étalonnage particulier pour parler du temps passé. Ma référence ce sont les photos prises au début du XXe siècle. Elles donnent le la à la caméra. Je voulais aussi une image précise, pas une belle image. Donc je suis très content. 

KS : Vous êtes passé à la comédie. Est-ce à votre avis une continuité ou une rupture avec votre travail passé ? 

BD : Ce n’est pas une rupture. Je tourne en rond. Tragédie et comédie se mordent la queue. 
Quand je tournais Camille Claudel avec Juliette Binoche, c’était un film terriblement tragique. Cela chutait et tout un coup cela devenait drôle. Cela m’a troublé. 
Je travaille sur des situations tragiques et c’est le jeu de l’acteur qui va transformer une scène en comédie. 

Je veux rapprocher ces deux familles. C’est ce que j’essaye de faire depuis le Ptit Quinquin, un projet produit pour la télévision (NB : pendant le dîner avant le Q&A, Bruno Dumont a confirmé qu’il était sur le point de tourner la deuxième saison, toujours dans la baie d’Ambleteuse qui sert aussi de décor à Ma Loute). Je veux donner une dimension cinématique. Donc Ma Loute c’est une comédie pour le cinéma avec une relation amoureuse plus élaborée que dans le Ptit Quinquin. Mais on retrouve l’enquête policière et les mêmes éléments. 

Des décors ont été reconstruits et des images de synthèse ont permis de "revenir" au paysage du début du XXe siècle, en "effaçant" les pavillons plus modernes.  Photo du tournage (Carnets de route de "Ma Loute")
Je ne sais plus comment j’ai trouvé l’histoire. Mettre cela en 1900, c’est évacuer le contemporain, le réel pour faire passer un sujet farfelu. Socialement le film ne représente rien. Cela représente « nous ». J’ai des phases "Ma Loute" et des phases Van Peteghem.
J’ai voulu pousser plus loin que dans mes films précédents comme La Vie de Jésus. Alors j’ai introduit le cannibalisme des ouvriers et l’emphase bourgeoise de la famille, mais cela n’a rien de social. Certains disent que je critique le Nord, mais qu’y puis-je ? (la salle rit). 

KS : Mélanger des acteurs professionnels et non professionnels c’est un choix personnel, vous pouvez nous en parler ? 

BD : La famille Van Peteghem est trop délurée et extravertie, cela exige un gros travail de composition. C’est impossible de recourir à des non-professionnels. J’avais besoin de gens qui font de la composition, donc d’acteurs professionnels. Les non professionnels travaillent sur une note, qui est toujours très juste. Un professionnel a perdu cette justesse. Mais Juliette Binoche (Aude Van Peteghem) c’est un double clavier avec plein de notes qu’elle peut faire résonner dans tous les sens. 
Elle a eu du mal à jouer son personnage au départ, car elle devait jouer de façon atonale. Elle était un peu perdue. Luchini (André Van Peteghem) aussi, parce qu’on les fait dérailler - on les fait aller au-delà de ce qu’ils font d’habitude. 
@Ma Loute

KS : Est-ce que vous avez documenté leur travail, en leur donnant des références à lire, des films muets à voir… ? 

BD : Non, non, jamais. 
Luchini pendant des mois me disait : « Je ne sais pas si je vais le faire. Il ne savait pas comment le jouer. C’est quand je lui ai mis une bosse que je l’ai transformé physiquement qu’il a trouvé son personnage. Les costumes ont forgé les personnages. Jean-Luc Vincent (Christian (Isabelle Van Peteghem), je lui avais mis des chaussures trop petites. Valeria Bruni Tedeschi (Isabelle Van Peteghem) un corset serré très très fort, et Juliette Binoche, des bottes de cheval. Et avec cela, elle y est allée. 
@Ma Loute

Rires dans la salle. 

KS : Où avez-vous trouvé Raph ? Vous souhaitiez visiblement garder l’ambiguité du genre du personnage ? 
Raph en garçon dans Ma Loute. 
BD : Quand j’ai écrit le scénario, Ma Loute rencontrait une jeune femme. Mais c’était trop conventionnel, cela ne m’intéressait pas. Donc l’ambiguité sexuelle apporte un enrichissement. Cela permet une mystification amoureuse à l’égard de Ma Loute. 
Après je cherche, je vais dans les milieux gays, les milieux trans. J’ai rencontré beaucoup de personnes transgenres au moment des essais. Mais il y avait souvent quelque chose dans le déguisement qui n’allait pas. Ma Loute ne pouvait pas en tomber amoureux. Au bout de 6 mois de recherches je suis tombé sur Billy qui était punky et avait cette ambiguité. Il ou elle. Je ne peux pas tout créer. J’ai besoin de partir de quelque chose. C’est une recherche. Pour Hadowitch, j’ai d’abord cherché des bonnes soeurs, mais cela ne marchait pas. C’était en fait une erreur. Je chemine beaucoup avec ces recherches. J’ai beaucoup d’échecs aussi. 

Le critique passe maintenant la parole à l’audience pour quelques questions. 

- Un jeune homme avec la main levée et un fort accent espagnol qui comprend sans doute un peu le français et s’exprimant en anglais : J’ai beaucoup aimé. Au début j’avais du mal à comprendre. Mais c’est bien plus qu’une comédie. Mais « Ma Loute », c’est ma lutte [ll fait une confusion de prononciation sur le titre français) ? Que veut-il ? Accepter son désir pour Raph ? Je voulais savoir aussi quels directeurs américains vous avaient inspiré. 
@Ma Loute
BD : Oui, un désir sincère. C’est un sentiment très sincère et il s’aperçoit qu’il a été mystifié. Une violence justifiée en découle. Mais on s’aperçoit qu’il a été troublé, il garde le désir pour ce garçon qui était une fille déguisée en garçon.
Les références, il y en a des tonnes. Max Linder tout d’abord. Les premiers burlesques. L’inspecteur Machin est totalement inspiré par ces personnages très simples des premiers films américains. Ce cinéma me fait beaucoup rire. 

- Une femme : Je vous avais vu au BFI il y a 20 ans pour la Vie de Jésus. Vous aviez dit que que le film était triste car la vie est triste. J’avais trouvé cela déprimant. Mais là, je ne vous trouve pas triste. Ce film est une comédie sans être tout à fait une comédie et vous semblez heureux. Quel a été votre cheminement ? 

BD : Quand j’ai fait Camille Claudel, ce n’était pas drôle. Mais il y a beaucoup de choses très belles dans le tragique. Je suis plus équilibré aujourd’hui, mais je ne vais pas renoncer au tragique. Je ne me rappelle plus avoir dit cela…
L’histoire de la vie de Jésus, cela peut être très drôle. J’alterne. Depuis Ptit Quinquin j’ai découvert des choses drôles qui sont très profondes. 
Je pense que le coeur est fait de rires et de larmes. 
Pleurer au cinéma cela fait du bien. On peut rire aussi. Moi je suis sur la couture. 

- Une homme : Est-ce que vous avez été inspiré par Les Nudistes ou des films comme Les Gendarmes à Saint-Tropez

BD : Oui, je suis très fan. J’adore le comique troupier. De Funès, Bourvil, tous ces acteurs. J’aime beaucoup Le Petit Baigneur [Robert Dhéry, 1968 avec de Funès]. On peut donner au drôle une tenue. Cela n’est pas parce que c’est drôle que c’est bête. Machin est drôle et ridicule, mais aussi fin et touchant. Luchini est ridicule et touchant. 


- Un homme encore (je crois) : Etes-vous inspiré par le personnage d’Hulot [Tati] ? 

BD :Oui, peut-être. Juliette Binoche est toujours très près du ridicule mais touchante. C’est pour cela que pousser vers le ridicule, cela amène à la grâce. Je ne sais pas, mais je crois qu’on est cela en notre âme. L’inspiration de L’Humanité ne fait que rôder. 

- Un monsieur plutôt âgé : C’était merveilleux, merci, mais le titre est mauvais (Slack Bay)

BD : Il n’est pas de moi. En France, c’est Ma Loute

- Une jeune femme : Finalement votre film dit : On sait quoi faire et on le fait pas ? 

BD : Oui. C’est la phrase la plus philosophique qui correspond à la césure entre la pensée morale et l’action et qui décrit le monde contemporain, particulièrement les problèmes humains. 

Sur cette phrase effectivement très philosophique (que je ne suis pas du tout certaine d’avoir reproduite fidèlement), le Q&A se clôt et les gens s’écoulent lentement vers la sortie.
@Ma Loute


NB. : Pour approfondir on peut entendre et lire (ou relire) les passionnants carnets de route du tournage publiés par Jacques Mandelbaum dans Le Monde en mai 2016 :Les carnets de route de "Ma Loute" 1/6

Un des articles en anglais sur le film au moment de sa sortie à Cannes : http://lwlies.com/festivals/slack-bay-first-look-review/